Bribes de réflexion sur notre relation à la mort

Texte de Juliette Kempf écrit pendant le premier confinement de 2020, et partagé lors de la newsletter de la compagnie, "Penser la mort", en novembre 2025, actant que cette réflexion était toujours d'actualité


Et maintenant, pouvons-nous parler de la mort ?

Nous voici les mains vides de certitude. Le regard incapable de projeter une image connue, récupérée dans la mémoire pour dresser un tableau de l’à-venir. 

Avions-nous oublié que nous ne savions rien ? Avions-nous oublié le moment de la grande inconnue, de celle qui sera notre rencontre, à tous, à chacun, dont l’on décompte macabrement chaque soir les coups saillants ? Certes non ; comment oublier que nous ne sommes accueillis ici, sur cette Terre, notre sœur, que provisoirement. Comment oublier que le pacte – le seul qui vaille – est clair depuis le début, depuis l’arrivée : il y aura un départ. 

L’autre monnaie du pacte est que l’on ne sait rien de ce départ. Simplement, l’intuition qu’il doit être reconnu, honoré, certainement sacralisé, au moins respecté. N’est-ce pas sur cette intuition que se fonde la conscience humaine ; à partir d’elle – comme en témoignent les recherches sur les premières sépultures – que l’être humain devient être humain ?  Qu’il prend conscience de ce temps, peut-être si court, mais offert. Et peut-être pour goûter, au creux même de Chronos, la vision de l’Aïon. Que l’on croit, comme on dit, ou que l’on ne croit pas, dans les deux cas nous ne savons pas ; mais n’éprouve-t-on pas à cet endroit le même appel à l’humilité, à cet humus auquel notre corps physique est rappelé lui-même ? 

En temps normal, il n’est sans doute plus si fréquent de vivre plusieurs jours et plusieurs nuits à veiller un être dont le souffle s’est envolé. Rare – une chance ! – de le veiller à la maison, lieu dont l’air est empli des pépites invisibles que sont les souvenirs et le vécu, et qui font que ce lieu est un foyer. Vivre le deuil semble devenu incohérent avec notre système de temps linéaire et productif, et avec la pensée de ce système. Car le deuil reconnaît la mort. Le deuil souffre, tombe, accepte… et sourit de nouveau. Oui, pourquoi ne pas sourire devant ce que nous ne connaissons pas ? Pourquoi ne pas sourire à ce temps qui, déjà, a eu lieu ; pour ces milliers de pas foulés à la surface de la Terre ? 

Quel manque immense vis-à-vis de l’existence nous rend sa fin si effrayante ? Quel trou béant dans nos êtres provoque une telle angoisse face à notre destinée ? Si nous acceptons de regarder la fleur lorsqu’elle éclot, la feuille lorsqu’elle fane, l’arbre lorsqu’il est nu, cette destinée ne nous apparaît-elle pas, finalement, simple ? Quel choix de la conscience opérons-nous lorsque nous décidons de porter un regard apeuré sur le cycle de l’humain ? Ne suis-je pas maître du regard que je pose sur le mystère du vivant ? A-t-on mis sous contrôle jusqu’à mon propre regard ? Je ne le crois pas. Je crois que nous restons libres – même confinés, surveillés, verbalisés – du regard que nous posons sur les choses et sur la vie.

Aujourd’hui, certes, la situation est exceptionnelle. Là où l’épidémie est forte, les morts sont plus nombreuses que de coutume. Mais pouvons-nous regarder les absurdités dans lesquelles nous avons été plongés ? Il s’agit de réduire le nombre de morts. Il s’agit, pour les comptes de la nation en comparaison aux comptes des autres nations, de ne pas atteindre un nombre explosif. Au nom d’éviter la mort, comment la traitons-nous ? Comment accompagnons-nous les mourants, et comment accompagnons-nous les êtres après leur mort ? Comment vivons-nous le temps des funérailles, rite fondamental pour le disparu comme pour les vivants ? Notre société moderne a décidé de surveiller les chiffres, et qu’il fallait peu de morts, mais les conditions dans lesquelles celles-ci ont lieu semblent peu lui importer. Peut-être pouvons-nous méditer le fait que dans certaines cultures traditionnelles, comme dans le judaïsme, il est interdit de « compter les êtres humains ». Car l’humain n’est pas quantifiable ; il est qualitatif, il est subjectif, il est honorable.

Aucun doute que nombre de personnes auprès des malades ont agi et continuent d’agir au mieux de leurs possibilités dans les conditions actuelles, et souffrent des défaillances de l’accompagnement matériel, bien évidemment inacceptables. Mais au-delà, osons regarder notre incompétence sociétale à un accompagnement intime, subtil, singulier, du dernier départ. Regardons notre refus d’accepter la mort comme valeur du vivant. Cela nous est révélé au grand jour dans l’âpreté de la crise ; mais cela ne date pas de cette crise, qui ne fait que nous présenter, sous une lumière aveuglante et douloureuse, là où nous en sommes. Depuis que nous avons pensé que nous savions ? 

N’est-ce pas le moment de nous souvenir que l’être humain est destiné à mourir, et de réintégrer cela à notre vision de la traversée, sans que cela devienne un « à-côté malheureux » ? Est-il possible de dire que les personnes âgées sont destinées à mourir ? L’obsession pour « l’isolement individuel » qui a eu lieu n’apparaît-elle pas comme une vaine négation, une tentative d’occulter la rencontre inévitable ? Bien plutôt, n’est-il pas plus sain de la préparer et de l’accueillir, en conscience ? N’est-il pas plus sain d’échanger sur la mort avec les personnes qui s’en rapprochent – et cela est normal – et d’apaiser les angoisses qui peuvent éventuellement y être liées, par la parole, par la présence, plutôt que de les laisser dans le gouffre de l’absence, dans le silence… ? Une mort vécue en conscience est-elle nécessairement une mort de trop

À nous autres, qui faisons le monde de demain, il me semble que cette révérence face à la mort, face au non-connu, qui nous fait si cruellement défaut, ne fait que manifester la façon dont nous habitons le monde, notre hôte. Peut-être, en fait, que c’est cet oubli qui génère, entre autres oublis, la façon dont nous habitons le monde. Il nous suffit de regarder comment nous l’habitons, et de méditer. Ne voyons-nous pas des liens avec la façon dont nous abordons la mort, celle qui ne doit venir que « plus tard », que « sans moi », celle à laquelle on pensera « après », celle qui ne serait qu’une « chose matérielle », « quantifiable »… ? Ne voyons-nous pas des liens ? 

Ne sommes-nous pas esclaves de la fable de l’illimité ? N’est-il pas plus facile de prétendre que les ressources de notre lieu de vie sont illimitées, lorsque l’on s’évertue à croire que la vie serait illimitée – en en cachant scrupuleusement la fin ? 

Comment habiterions-nous le monde si la conscience du cycle du vivant, incluant la mort, nous revenait ? Si nous étions à nouveau capables de l’honorer, et non de chercher à tout prix à l’éviter ? Si nous savions voir, dans la perspective de la mort, l’affirmation de notre petitesse ; et avec elle, en fait, l’immensité de l’expérience terrestre ? Serions-nous capables de réapprendre à aimer plutôt que de consommer ?

La mort nous rappelle que nous ne savons pas, que nous ne voyons rien. La voracité de ce virus inconnu provoque nos larmes. Les larmes passent, et l’énergie d’amour qui les origine est aussi une formidable énergie de vie, de conscience, si nous saisissons l’enseignement que nous donne le cycle naturel de la décomposition et de la recréation. Rouvrira-t-on le regard sur ce que le vivant ne nous dit pas, sur ce qu’il recèle d’invisible ? Et prendre conscience que l’espace dans lequel nous vivons n’est pas seulement de la matière dénombrable nous amènerait, sans doute, à le vivre autrement.

Sans attendre que nos piètres politiciens daignent accorder une valeur réelle, et non numérique, à la destinée humaine, osons nous-mêmes changer notre regard.

[Et déjà, une bribe de souvenir semble revenir. La vie, pour être vie, ne demande-t-elle pas à certains de ses membres de se défaire, de se déliter, de se dissoudre, afin que le processus de renouveau perdure, et que ce qui disparaît devienne nourriture ? Les senteurs ne se succèdent-elles pas les unes aux autres, attestant de l’harmonieuse vitalité des saisons ?]

mars 2020