Recueil poétique de Juliette Kempf, inspiré de rencontres en maison de soins palliatifs, édité par Le Désert en Ville
Avant-propos du recueil
En 2023, s’est enclenché un chemin de création pour un spectacle qui allait aborder la question de la mort, sous l’angle des chants et des rites qui l’accompagnent. Ce spectacle s’appelle L’Enveillée et à l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes à 40 jours de sa Première, qui aura lieu à Nantes. Il trouve sa source bien des années en amont, notamment en un moment essentiel de 2019 : lorsque j’ai eu la chance de veiller ma grand-mère toute la première nuit de sa mort, chez elle, en chantant. Un autre moment, que je n’ai pas vécu directement, m’a beaucoup marquée. C’était en 2017, un oncle bien-aimé s’est éteint alors qu’une violoncelliste jouait à ses côtés, dans l’hôpital où il se trouvait. Et d’autres encore, que je ne raconterai pas tous ici, où l’on a su prendre soin du passage, de l’interstice entre la présence et l’absence, malgré la douleur et même avec elle.
À mes yeux, entrer dans une aventure de création sur une telle thématique ne pouvait se faire sans que l’on vive, avec l’équipe d’acteurs-chanteurs qui allait porter le spectacle, des temps de proximité avec le réel de la mort, de la mourance, des rites. J’ai souhaité que l’on se rende dans un centre de soins palliatifs pour partager l’art et la beauté au moment où la mort s’approche et que cela est accompagné en conscience. C’est ainsi que le lien s’est créé avec la Maison de Nicodème à Nantes, qui accompagne la fin de vie en faisant une part essentielle à la présence des familles, et de l’art. Qui œuvre pour qu’un lieu de fin de vie soit aussi et surtout un lieu de vie.
Entre août 2024 et mars 2025, je m’y suis rendue à plusieurs reprises, avec chaque fois l’un de mes amis et partenaires artistes de L’Enveillée : Sylvain Manet, Carole Verhaeghe, Victor Parente, Roxane Palazzotto. Nous avons rencontré des patients et leurs familles, avons chanté pour eux et leur avons dit des textes de poésie, tissant le chant et le poème. Nous avons vécu des moments de vie et de partage d’une intensité, d’une richesse et d’une délicatesse rares.
Souvent, un poème émergeait de la rencontre avec une personne. Il arrivait sur l’instant, par l’oralité. Le soir je l’écrivais sur du papier et le lui offrais le lendemain. Ou à sa famille lorsque la personne entre-temps nous avait quittés.
De ces rencontres, des images et des états de présence qui les ont habitées, de ma méditation sur le passage de la mort et sur le deuil, sont nés d’autres textes venant composer, avec les textes jaillis sur l’instant à la Maison de Nicodème, le recueil qui s’est donné pour titre : Un jour sans heure.
Outre le petit livre que vous tenez entre les mains, les textes se présentent sous la forme d’une exposition où l’écrit rencontre la matière vivante du papier artisanal, exposée pour la première fois à la Maison de Nicodème au printemps 2026.
J’éprouve la poésie comme une parole, et je vous invite à la lire, ou à la dire, au sein de votre chambre intérieure, au sein de votre propre jour.
Juliette Kempf, février 2026
Extraits de textes
À l’orée du bois, elles, les trois amies.
Il est midi.
Il est midi tout plein dans le jour.
Se tiennent par la main, les trois amies.
Posent un pas dans le bois.
Les visages inondés des ombres et des lumières dessinées par les branchages.
Des ombres et des lumières qui dansent sur leur peau.
Se déchaussent, les trois amies.
Sur le sol d’herbes fraîches et d’herbes craquantes, sur le tapis d’humus et de ramilles tombées, sur la terre-herbe et sur la terre-bois, se mettent à courir, les trois amies.
Il est midi.
Il est midi tout plein dans le jour.
[...]
Un pays de terre et de larmes.
C’est un pays de terre et de larmes où je me trouve maintenant.
Chez nous les larmes sont une soif de vivre, les larmes sont une soif d’aimer.
Toi l’amie de l’autre terre, tu dis que chez toi il n’y a pas de larmes -
Tu dis cela, n’est-ce pas, qu’il n’y a pas de larmes chez toi -
Comment traversez-vous la douleur et comment traversez-vous l’amour,
si ce n’est des larmes qui noient votre corps, si ce n’est de votre corps tout entier irrigué par les larmes -
[...]
Il met son visage au-dessus d’un lac.
Un lac grand clair, son visage, lui, un rire son visage, un rire silencieux, presque transparent, une peau fine, claire, infiniment claire.
Deux miroirs l’un à l’autre.
Ici n’est plus le monde. Ici n’est plus ni le monde ni la foule. Il a disparu, il a disparu tout entier le monde. N’est plus que deux miroirs qui se font face. Il a fondu, il a fondu tout entier le monde.
[...]
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